À Paris en 1968 soufflait une révolte, la nouvelle s’était répandue, sous les pavés en cherchant bien, on pouvait trouver la plage. Pendant ce temps là, de l’autre côté de la manche, bizarrement ou pas, un groupe de Rock un peu à part sorti un album étrange, et peu révolté. C’était les Kinks, et l’opus s’appelait «the kinks are the village green preservation society». Il y était question de magnifier l’ennui, de dépeindre des tranches de vies de la pe- tite la classe moyenne anglaise, en leur adressant parfois de petits pics tendres, jamais méchants, comme dans la chan- son «people are taking picture of each other» qui disait : «les gens se prennent en photo les uns les autres juste pour prouver qu’ils ont existé».

En 1968, Martin Parr, futur grand docu- mentaliste photographe, avait 16 ans. Peut-être qu’il a écouté les Kinks, et peut- être qu’il a souhaité ôter cette tâche à ceux qui se photographient pour se prou- ver qu’ils ont bien vécu sur terre. Pas de panique les gars, Martin est là.

Car dès l’âge de 13 ans l’originaire d’une banlieue de Londres s’est passionné pour la photographie. Depuis, il n’a plus arrê- té. De son premier projet «June street» à Salford en 73 jusqu’à l’Irlande, des plages du littoral British pendant les années Tchacher aux rivages du monde entier, Parr a sillonné le royaume, et documenté la vie sociale anglaise de la petite classe moyenne de l’époque.

Il s’est fait photographe de l’ennui, expert visuel des lieux où les gens attendent, sont à l’arrêt. Ses boring cartes postales (des photos d’infrastructures touristiques touristiques et de lieux du consu- mérisme des années 60, 70) sorties en 2004 sont devenues cultes, et son travail sur la plage est aujourd’hui une référence. La plage c’est son bureau, son terrain. Faites attention, de près, de loin, au-des- sus où juste derrière vous, il saura cap- turer votre mouvement ou votre posture la plus ridicule. Mais relax, on est tous un peu bizarres à la plage, c’est là source de son travail dans ce lieu unique;

Grâce à l’agence Magnum dont il fait partie, Offtrack a rencontré l’archiviste ultime des plages du monde, celui qui a constitué l’album photo le plus fourni de l’Angleterre ces 50 dernières années. Souriez, vous êtes flashé.

OFFTRACK  MAG    Dès  1973,  vous immortalisiez en images, dans leur salon, les habitants d’une rue de Salford, près de Manchester, vouée à la démolition. « June Street » est un album documen- taire qui raconte une époque, la situation d’un quartier populaire. Qu’est ce qui vous a poussé dès le départ à aller voir au plus près ?

MARTIN PARR – Ce premier travail là, je l’ai fait un peu à l’instinct, avec Daniel Meadows, un ami étudiant qui était en dernière année de photographie avec moi à l’école de Manchester. À l’époque il y avait une série TV, «Coronation Street1», une sorte de soap populaire. Là, on a ap- pris que le tournage en extérieur du feuil- leton allait bientôt se terminer. Sur ce lieu, c’était une sorte de représentation type de ce à quoi peut ressembler une rue pauvre d’une grande ville du Nord de l’Angleterre. Les scènes extérieures étaient tournées uniquement en studio, et dans vingt maisons entièrement occupée.

Pendant environ plusieurs semaines, on a photographié tous les habitants avant que ce soit démoli.

OTK – Est-ce que plus jeune vous obser- viez beaucoup les gens, les scènes de vie ? C’est ce qui vous a mené à ce travail ?

MP – Oui, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours observé les autres. Mais dans le travail photographique, il y a des projets il est nécessaire d’observer les gens, et d’autres non. Le fait de prendre les gens en photos, voir de prendre des portraits de façon improvisée ne nécessite pas forcément d’être un fin « observateur ». Néanmoins, dans la rue en général c’est intéressant d’observer avant de prendre en photo. Mais lorsque je suis dans un en- droit touristique, à la plage par exemple, c’est aussi bien de shooter sans calculer trop les choses.

OTK – Très vite après « June Street » vous- vous êtes intéressé aux communautés rurales, West Yorkshire, Grand Manches- ter et Irlande puis êtes allé voir du côté des plages (1983 à 1985) avec votre série New Brighton par exemple. Qu’est-ce qui vous a poussé à aller vers les plages ?

MP – En effet, et avant New Brighton j’ai effectué un travail en noir et blanc à Plymouth, sur la plage. La plage a tou- jours été une obsession depuis le début de ma carrière. Je suis passé à la couleur en 1983, inspiré par le travail des photo- graphes couleur américains comme Joel Meyerowitz2 par exemple, mais aussi très inspiré par les cartes postales de John Hinde3, qui m’ont beaucoup influencé pour passer à la couleur.

OTK – Un de vos premier travail s’appelait « Bad Weather » et traitait de l’ennui, est ce que cet aspect, celui de l’ennui, vous l’avez aussi retrouvé sur les plages anglaises ?

MP – Bad Weather était une sorte d’éloge de l’obsession qu’ont les Britanniques pour la météo de leur pays, et de l’ennui qui en découle lors des journées plu- vieuses interminables. La plage, c’est un peu différent: bien sûr les gens s’y re- posent et ne sont pas très actifs, mais en réalité il s’y passe beaucoup de choses, ce n’est pas le même ennui. Ce qui est amu- sant sur une plage, c’est de voir autant de gens au même endroit mais pas vraiment connectés entre eux, ce qui me place dans un autre état d’esprit pour mon travail.

OTK – Vous avez photographié beaucoup de plages dans le monde. Pour vous, y a-t-il une spécificité quant à la culture de plage anglaise ?

MP – Il est clair que les plages dans le monde ont chacune leur propre culture. En Inde, la plupart les femmes par exemple se baignent quasiment tout habillée, alors qu’au Brésil c’est plutôt l’inverse… Mais en effet, la plage anglaise a une spécificité : les anglais ont une tradition de la plage du dimanche, c’est très ancré, et cela chez chaque généra- tion. En Angleterre on sort les tasses de thé sur la plage par exemple. En France, on pique-nique à la plage mais on n’y prend pas le thé… Je me suis baladé sur beaucoup de plages dans le monde, mais en effet celles que je connais le mieux restent les plages anglaises, écossaises et irlandaises aussi…

OTK – Après tout ce travail sur la plage pensez-vous que c’est un endroit où les gens révèlent des excentricités qu’ils ont déjà en eux ou est-ce que cette plage jus- tement les pousse à devenir quelqu’un d’autre ?

MP – Je pense que les comportements sur une plage sont avant tout culturels. Mais excentriques non, pas tant que ça je pense. En revanche, les gens se laissent aller. Il y a une sorte de lâcher prise qui devient très intéressant pour un photo- graphe comme moi.

OTK – Pourquoi est-ce important pour vous de prendre des photos dans des en- droits « touristiques » ?

MP – J’aime beaucoup aller là où il y a beaucoup de monde, et j’aime être là où c’est très populaire, donc la plage, tout comme les lieux touristiques, est l’endroit parfait. Il y a d’autres endroits touris- tiques amusants, comme une file d’at- tente devant le Louvre, mais la plage c’est spécial. On peut voir les gens qui s’impa- tientent ou s’énervent dans d’immenses queues juste pour aller prendre une glace par exemple. Mais en effet, les endroits très touristiques, comme Benidorm par exemple en Espagne, qui endiguent une masse importante de touristes au même endroit et qui n’ont aucune autre activité à part la baignade ont tout mon intérêt. OTK – Voyez-vous chaque plage comme une pièce de théâtre avec toutes sortes d’acteurs, une sorte de grand casting ?

MP – Complètement, et un véritable la- boratoire pour moi ! Un laboratoire qui me permet d’expérimenter différentes techniques, avec différents appareils au fil de mes séries. C’est un théâtre impro- visé que je transforme en fiction photo- graphique, et c’est le séquençage de mes photos qui crée le scénario, le récit. Jeprends les gens de partout sur une plage, de près comme de loin voir de très loin. Et plus la plage est remplie de monde, plus il y a d’acteurs dans ce grand théâtre, plus j’en suis heureux !

OTK – Dans vos photos de plage, l’absurde a une grande place. Est-ce que les situa- tions absurdes se créent facilement sous vos yeux ou allez-vous les chercher ?

MP – Depuis que je parcours les plages, j’y ai toujours vu un endroit un peu burlesque, où les situations absurdes ont toute leur place. C’est encore plus fort que dans la rue ou dans d’autres espaces publics. Du coup, les situations se présentent d’elles- même. Mais il y a même encore plus drôle que les bords mer à présent: en France par exemple, vous avez Paris Plage !

OTK – Les positions des corps et les mou- vements sont parfois étranges à la plage, quel rôle ça a sur vos photographies ?

La configuration de la plage rend cela possible en effet, les mouvements ne sont plus les mêmes qu’en ville, donc si les gens se mettent à faire des mouvements étranges ou drôles ce qui est souvent le cas, je ne suis jamais bien loin !

OTK – Lorsqu’on regarde votre travail qui commence à dater, on ressent quelque chose de fun, peut être un peu vintage mais pas nostalgique, est ce que c’était voulu ? De faire plutôt quelque chose qui durerait dans le temps ?

MP – La plage a quelque chose d’intemporel en tout cas, ça doit aider. Il n’y a pas eu tant que ça de modes de plages, ce qui fait que je peux montrer une photo d’une plage du nord-est de l’Angleterre prise il y a 20 ans et une autre prise hier vous ne verrez pas une grande différence. En ef- fet je n’essaie pas de faire quelque chose de vintage, je me place plus dans quelque chose d’intemporel et classique.

OTK – Si un jeune photographe voulait shooter comme vous, vous lui donneriez un conseil particulier ?

MP – Le premier conseil que je lui don- nerais c’est que s’il veut prendre des photos d’enfants, il faut demander la permission ou avoir une autorisation, car c’est quelque chose qui peut être très suspicieux et peut très vite créer des pro- blèmes. C’est une des choses qui a changé par rapport aux années 80, je shootais sans permission et où tout cela n’était pas un sujet. Prendre des photos de gens sur la plage est plus difficile qu’avant, et en particulier pour les enfants.

OTK – Vous demandez toujours avant de prendre des photos ?

MP – À présent s’il y a des enfants, oui, je demande !

OTK – Martin Parr sur une plage un après- midi ça donne quoi, des milliers de photos ?

MP – Ce sont beaucoup de mètres par- courus, pour peu de photos au final ! Oui en effet c’est énormément de photos, et une toute petite sélection à la fin.

OTK – Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans ce que peut offrir une plage pour votre travail ?

MP – C’est un panel d’éléments différents, la couleur, les corps, les mouvements, le décor. Et parfois, je vais appuyer sur un seul de ces éléments en particulier. En

« station touristique » le décor a un rôle important mais en général oui, c’est un beau mélange de tout cela, la couleur, le cadrage, le corps.

OTK – Par la technique que vous utilisez (la couleur, le cadrage en gros plan, la captation de moment inopportuns) vous avez eu la sympathie du monde de la pu- blicité, magazines, médias de mode, etc… Qu’est-ce que cela vous inspire, ça vous plait ? (cette idée de démocratisation de la pub)?

MP – Je pense que moi-même j’use des coulerus et codes publicitaires et m’en sers pour faire du documentaire photo, donc je pense qu’il est normal que je m’at- tire leur sympathie. J’utilise volontaire- ment des couleurs très saturées et lumi- neuses, c’est quelque chose que j’aime.

OTK – Est-ce que le tourisme est une sorte de propagande publicitaire et c’est pour cela qu’il vous intéresse ?

MP – Oui car si vous voyez des magazines de voyages ou plus particulièrement les brochures de tourisme, tout à l’air parfait, un décor publicitaire est sans défaut. Sur place c’est souvent différent.

OTK – Avez-vous déjà pris des photos sur les plages privées, avec des personnes riches ?

MP – Non, je l’ai déjà fait en Italie mais ce n’est pas si intéressant.

OTK – Est-ce que vous êtes un archiviste en plus d’être un artiste ?

MP – A la différence d’un archiviste, je pense être un documentariste photo- graphe de mon époque.

OTK – Qu’est ce que vous a fait ressentir ce bord de mer anglais durant toutes ces années ? Comment vous êtes vous senti, à parcourir les plages anglaises toutes ces années ?

MP – J’ai adoré ça. Maintenant j’ai aussi conscience que la population de la classe moyenne anglaise ne va pas très loin et que j’ai pu voir en parcourant ces plages, que les conditions de vie de cette classe moyenne modeste ont décliné.

OTK – Comment voyez-vous les plages anglaise dans 50 ans ?

MP – Je n’y pense pas car je me dis que dans 50 ans je serais de toute évidence mort, mais je ne sais pas, peut être qu’avec le changement climatique il y fera très chaud et que ce sera une sorte de côte d’azur !

OTK – Pensez-vous que la culture de plage est liée au 20ème siècle et que c’est quelque chose qui va peu à peu dis- paraitre ou à l’inverse qu’elle va perdurer encore quelques années ?

MP – La culture de plage est liée au tou- risme, qui lui est au 19eme siècle et a eu son âge d’or au siècle dernier. Donc en effet, il est probable que la plage décline si le tourisme change complètement de forme dans les années à venir, ce qui est probable.

OTK – La photo à la Martin Parr c’est de- venu un classique, et vous avez mainte- nant des fans de toutes les générations, comment vous voyez cela ?

MP – Oui c’est quelque chose qui s’est beaucoup accentué dès lors qu’il y a eu de nouveaux réseaux comme instagram par exemple, oui c’est très bien pour mon tra- vail, je suis très heureux qu’il soit le plus partagé possible, ça m’a ouvert à d’autres publics.

Salford en 73 jusqu’à l’Irlande, des plages du littoral British pendant les années Tchacher aux rivages du monde entier, Parr a sillonné le royaume, et documenté la vie sociale anglaise de la petite classe moyenne de l’époque.

Il s’est fait photographe de l’ennui, expert visuel des lieux où les gens attendent, sont à l’arrêt. Ses boring cartes postales (des photos d’infrastructures touristiques touristiques et de lieux du consu- mérisme des années 60, 70) sorties en 2004 sont devenues cultes, et son travail sur la plage est aujourd’hui une référence. La plage c’est son bureau, son terrain. Faites attention, de près, de loin, au-des- sus où juste derrière vous, il saura cap- turer votre mouvement ou votre posture la plus ridicule. Mais relax, on est tous un peu bizarres à la plage, c’est là source de son travail dans ce lieu unique;

Grâce à l’agence Magnum dont il fait partie, Offtrack a rencontré l’archiviste ultime des plages du monde, celui qui a constitué l’album photo le plus fourni de l’Angleterre ces 50 dernières années. Souriez, vous êtes flashé.