Octobre 2021.
A l’heure covidienne, du retour des jauges et des concerts sans spectateurs, revenons 50 ans en arrière, là ou un groupe de rock a écrit un peu plus sa légende en effectuant volontairement un live sans personne, à rebours de son époque et de ses fans. Parfois, le hasard est nécessaire pour que se crée dans l’histoire un moment indélébile. C’est ce qui s’est passé avec ce concert de Pink Floyd, un soir d’octobre à Pompéi, à jamais gravé dans la légende. Nullement décidé suite à un brainstorming d’une team marketing zelée, le live le plus ovniesque du 20eme siècle fût bel et bien amorcé un peu par hasard…
Aout 1971, le manager de Pink Floyd Adrian Maden passe ses vacances en Italie, enchaîne les classiques incontournables du touriste estival et visite, entre-autre, Pompéi. Là ou, 2 000 ans avant les innombrables séries-docu sur le sujet, 15 0000 citadins virent dans un ciel d’Aout pas tout à fait comme d’habitude « une prodigieuse nuée de cendres qui souleva et remplit la terre, la mer, et l’air…»*
À la suite de la catastrophe, pendant longtemps, les vestiges sont restés à l’écart de tout dérangement, mais en ce début de décennie « seventies » et depuis quelques années, la nécropole est chaque jour un peu plus réveillée par les speechs marmonnants des guides touristiques. Entre 2 blablas de conférenciers, Adrian Maden mange un sandwich sur les marches du mythique amphithéâtre et contemple les lieux, puis dans la soirée réalise qu’il a perdu son passeport sur le site. Il retourne le récupérer sur le lieu, vidé de ses touristes, sur ces marches, en pleine nuit. C’est là, à cet instant précis, que la magie opéra, selon ses mots :
« J’y suis donc retourné seul. Soudain, alors que je cherchais mon passeport, en regardant autour, je me suis dit : “P…… Ça y est ! C’est là ! ” Il y avait le silence, c’était la nuit, c’était très étrange. Et j’ai pensé : C’est vraiment là que le Pink Floyd doit être ! Pompéi a beaucoup à offrir. Il y a la mort. Il y a le sexe. Et il y a quelque chose ici qui vit encore ici. Et Pink Floyd, dans cet amphithéâtre, pourrait ramener tout cela à la vie ! ». Adrian Maden à son retour à Londres proposa le concert au groupe, qui aurait juste rétorqué un « oui pourquoi pas ». Voilà comment être officiellement désigné comme le « Directeur du Live à Pompei » (Et vous vous avez quoi sur votre carte de visite ?)
Il y a le choix du lieu, unique, et l’intention, le scénario, qui collait bien avec une certaine envie de Maden quand à changer la manière d’appréhender la musique live.
Dans les années 50, on filmait les petits sauts de cabris de Little Richard, les déhanchements d’Elvis, lors de ces moments live retransmis, les réalisateurs alternaient entre les plans sur le groupe et le public qui réagit, ce qui comptait, c’était l’interaction. Retranscrire un courant qui passe et qui atteint sa cible, filmer une foule survoltée. On atteint l’apogée avec les Beattles ou l’on fait des gros plans sur les jeunes filles en extase, puis avec Woodstock, ou le public devient aussi star que les groupes sur scène. A. Maden trouvait ça ennuyeux, souhaitait sortir de ces clichés, et « faire un anti Woodstock », avec ces murs antiques pour seuls spectateurs, afin qu’il ne reste plus qu’une histoire entre l’homme et l’espace, non plus entre l’homme et l’homme.
Aujourd’hui en plein COVID, on est scandalisé de pas pouvoir assister à des concerts, Pink Floyd eux, en avait donc fait le vœu pieux. Car jouer sans public, ça ne pouvait les déranger, en tant que rare formation des 70 ‘s à ne jamais vraiment faire attention aux gens durant leurs live, ce qui leur était souvent reproché. Ah oui, parce qu’au fait, c’était quoi déjà, le groupe du Flamand Rose ?
Eclos en 67, le quatuor explose, avec un génie à sa tête : Syd Barrett, grand architecte du 1er opus « The Piper at the gates of dawn. » : claque pour l’époque. Sauf que Syd, le génie barré va se barrer…en vrille. Suite à une descente acide qui durera…longtemps, il disparaitra vite des sessions studio, des répétions, jusqu’à être limogé du groupe, par le groupe. Mort artistique. Le groupe fait venir David Gilmour, relève ses manches pour garder leur originalité, conscients que sans leur leader charismatique tout sera plus compliqué, tant il était omniprésent à toutes les strates du 1er album. Dès lors, ils n’auront plus qu’une seule idée en tête, partir en quête d’un son unique, le son Pink Floyd qu’ils trouveront progressivement. Un son qui influence encore des artistes encore aujourd’hui, de la pop au rap. Au moment du live à Pompéi, après 5 Albums, ça y est, le groupe est au sommet, et ce concert est le climax de cette sonorité si recherchée, le couronnement du son, proclamé empereur au-dessus des pierres millénaires du site Romain, ressuscitées.
Des génies Mégalo ?
On pourrait aussi voir cet Opera baroque barré sous un autre angle…car en effet, se pavaner sans public au pied d’une cité Antique en se prenant pour les Jupiters de la musique, ne serions-nous pas là en pleine mégalomanie typique des « super groupes » rock de l’époque ? Totalement. Mais Le live étant entièrement tourné vers l’expérience, on oublie un peu ce côté égo surdimensionné, chacun sait ce qu’il a à faire, le groupe regarde dans une même direction, celle du son, qui s’en va rebondir sur nos lointains cours d’histoire pas révisés du vendredi matin.
On peut considérer que ce concert reflète le point final d’une ascension artistique, une explosion pour renaitre de ses cendres : du cataclysme à l’aube, une constante dans l’œuvre de Pink Floyd, ici condensée en 2H50 (quand même).
Le concert sera épique, avant même la première note… l’acheminement par camions depuis Londres constituera en lui-même une aventure, tant la tonne de matériels à apporter fût une tâche monumentale. Pour le live, le mur d’amplis prend quasiment tout le diamètre de l’amphi. La muraille sonore nous rappelle d’ailleurs que ce concert fût surement le premier event éphémère sonore « alternatif », précurseur des futures scènes techno, free parties, teknivals…
Sur place, en plus des techniciens, quelques gamins du coin avaient réussi à se faufiler dans l’amphi et assistent, héberlués au drôle de spectacle. Les pistes s’enchainèrent, dans une atmosphère d’ailleurs. (Maden raconta qu’il croisa 30 ans plus tard un de ces gamins qui était-là, qui lui raconta ce souvenir gravé à jamais dans sa mémoire, et surement en même temps cette question « mais qu’est ce qui foutaient là ces 4 Anglais » ?
Un concert ou du cinéma ?
Une drôle de carte postale…Lorsqu’on voit ou revoit le live, l’image est inédite, solaire, lunaire…On ne sait pas trop si le groupe joue après l’apocalypse ou à la naissance d’un monde, et paraissent à la fois minuscules et immenses dans l’enceinte. Pourtant, dès que la première piste démarre (Echoes), la symbiose entre la musique et l’image, saute aux yeux.
Le live regorge d’instants perchés, drôles, comme ce chien qui chante le blues sur « Mademoiselle Nobs », avec Roger Waters qui frappe un gong en arrière-plan…image extra-terrestre.
Le lieu fait plus que participer à cette expérience musicale hors du commun, il la transcende. Entre les notes se créent des distances, des temps de latences allongés par la configuration de l’arène ou, jadis, devant 20 000 personnes, s’affrontaient colosses contre bêtes sauvages.
« La nuée s’élançait dans l’air, sans qu’on pût distinguer à une si grande distance de quelle montagne elle sortait, et soudain, ce fût la nuit » décrivait Pline le Jeune, rapportant le cataclysme, à moins qu’il fût bien assis sur ces marches, et que ce soit bien cet étrange concert, devant lui, un jour d’Octobre 1971.